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Flamanville.

 

 

Tout a commencé par une vieille photo en noir et blanc.

Elle était plutôt ratée : Pas de beau geste, mal cadrée, un tirage plutôt palot.

On voit surtout une paroi et, à son pied, un grimpeur avec un casque qui s’apprête à commencer son escalade, quelques blocs et un morceau de mer.

Un simple calcul de proportionnalité accessible même au plus obtus des stapiens permet la conclusion suivante :

La paroi mesure au moins 25 mètres…

Certes l’habitué du Verdon ne verrait rien d’autre qu’une photo pourrie mais, pour nous, les Normands, une telle paroi provoque un flot de sécrétion d’hormones « rocalus ».

25 mètres, verticale, propre, non équipée !!!! Ce serait un véritable une sacrée aubaine…

Question : où la photo a-t-elle été prise ?

Personne ne sait…La photo a été placée en évidence dans la bibliothèque de la permanence  Rue de Geôle  au CAF de Caen.

Je viens régulièrement le jeudi pour assurer la permanence et organiser le we à venir.

J’interroge tous le monde et en particulier la cohorte la plus représentée au CAF : les anciens.

Mais personne ne sait rien de cette photo, ni qui l’a laissée à la permanence, ni quand, ni où elle a été prise.

Mystère et excitation !

Car nous sommes au début des années 90. Cette paroi vierge de tout équipement serait un miracle.

Chaque mètre carré de notre chère région a été quadrillé avec soin afin de découvrir d’éventuelles merveilles cachées. Ces dix dernières années, chaque bout de rocher a été repéré, nettoyé, broché, bichonné et parcouru dans tous les sens ; toutes les variantes possibles et imaginables ont été réalisées. Et quand je dis nettoyé, je parle d’un véritable nettoyage. Dans le Sud, la plupart des futures voies sont trouvées « prêtes-à-grimper ». Le nettoyage consiste à faire tomber les quelques rochers branlants et à enlever les quelques rares lichens présents. Nous, ils nous faut parfois une journée pour dégager quelques mètres carrés de rochers. La scie, la pelle, la bêche, la truelle et même la lance à incendie font partie de l’équipement indispensable du bon petit équipeur normand (sans conter que souvent, une fois l’hiver passé, il faut recommencer...).

Au final, toutes les voies de Normandie ont été équipées : c’est le début du règne de sa majesté la broche.

Les mots « terrains d’aventures » n’existent pas. Si vous parlez coinceurs et friends, au mieux on ne vous comprend pas, au pire vous passez pour un demeuré.

Tous les grimpeurs ont été convertis à l’escalade sportive.

Tous les grimpeurs ? Non, une équipe de jeunes grimpeurs résiste et cherche une falaise inexplorée pour grimper sur coinceurs !

Alors cette photo excite ma convoitise…

Bien sur, je pense rapidement au Nord Cotentin. Mais aucun site connu ne correspond à la photo.

Certes, elle pourrait prise en Angleterre ou en Bretagne.

Mais mon intuition me dirige vers le Nord Cotentin. Un beau jour de mai 90, je décide de partir explorer cette côte.

J’appelle les copains… personne de libre. Sauf trois copines : Pascaline, Nathalie et Carole. Que des filles…

Pas terrible pour une exploration. Mais on fait avec que l’on a !

Direction Diélette dans le Nord Cotentin.

« Diélette est le port de la commune de Flamanville, situé à l'extrémité nord de celle-ci. Il s'agit d'un ancien village de pêcheurs typique. » d’après Wikipédia.

Un port, la plage, un camping (qui n’existe plus) mais aussi (wikipédia a oublié) la centrale nucléaire….une paroi : que dalles (ah ! ah !).

Par contre de la pluie ! Du coup, l’une des trois sirènes propose d’aller voir « les visiteurs » à Cherbourg. Pourquoi pas... A travers cette décision, on comprendra facilement le sentiment de désespoir, la perte de motivation que je ressentais.

Le lendemain : il fait beau. Je ne sais pas pourquoi, la même déesse nous propose de suivre le chemin sinueux qui mène au Sémaphore de Flamanville. Allons-y.

Au sémaphore, la vue est splendide : la mer, les iles Anglo-Normandes et la côte sauvage du Nord-Cotentin. Mais, à priori, rien de grimpable.

On décide de suivre le chemin des douaniers. Quelques mètres plus loin, un chemin ou plutôt une vague sente, semble  se diriger vers la mer.

On la suit, elle mène à une ancienne carrière puis à un accès escarpés au bord de mer.

Et là….

Avez-vous déjà vécu un tel choc dans votre carrière de grimpeur ?

Vous découvrez une falaise entière, propre, avec un potentiel d’une centaine de voies…

Dans un cadre magnifique, un jour de soleil resplendissant…accompagné de trois superbes créatures !

Du beau granit, de splendides fissures, des dièdres déversants, des pas d’adhérence subtils ...

J’étais dans un état d’excitation indescriptible, je ne savais pas par quoi commencer ! Dans quels itinéraires vierges allais-je me lancer ?

Ce jour-là, j’ai ouvert macadam line mais aussi les ribaudes et les gueuses (je vous laisse deviner l’influence)…

Puis l’exploration de la paroi et la fièvre de l’ouverture ont commencé.

D’après mes sources, la falaise a connu deux périodes de fréquentation et d’ouverture importantes :

Par les grimpeurs du CAF de Caen entre les années 1993 et 1998.

Où toutes les voies ont été ouvertes avec l’éthique suivante :

                        - aucun repérage en rappel du haut,

                        - ouvertes du bas en libre.

Puis, par les grimpeurs du CAF de Cherbourg jusqu’au milieu des années 2000 (avec l’apparition des premiers spits)

Depuis le site semble connaître une fréquentation relativement limitée.

Bien entendu, je suis le Christophe Colomb de la falaise de Flamanville : d’autres avant moi avaient  « découvers », le site. Pour preuve, nous avons retrouvé un vieux piton « en pâte feuilletée » dans le décor des cormorans au secteur bivouac et un spit dans le secteur des terasses.

Il existait même une description de l’accès au site dans le topo « Escalade en Nord-Cotentin »…..

Quelques anecdotes de l’histoire de Flamanville.

Ouverture de « A dégoutter complètement » 6b:

La première de cette voie a été réalisée par un grimpeur confirmé (l’ouvreur) et un débutant. Ce dernier grimpait, depuis seulement trois jours, à la falaise du Sémaphore. Il ne connaissait donc que l’escalade sur coinceurs. Malicieux, l’ouvreur ne lui avait jamais parlé des autres méthodes de protection. Quelques jours plus tard, la même équipe part escalader les rochers du Parc à Clecy. Ils font une voie et arrivés au relais, le débutant demande à l’ouvreur : « Comment fais-tu pour enlever les broches ? ». Pour le débutant, il n’était pas possible de laisser du matériel derrière soi. Cela le choquait et il ne trouvait pas cela normal. Comme quoi tout est une question d’éducation.

 

Vincent dans l’Amour fou, 6a

Ouverture de Jivaijivaipa 5+ :

Connaissez-vous le Yo-Yo ? Je cite le dictionnaire : « jeu formé d’un disque de bois évidé par le milieu de la tranche, que l’on fait descendre le long d’un fil enroulé autour de son axe ». Cette voie se termine par un dièdre arrondi et sans fissure qui rend impossible la pose d’un noble coinceur. Bien entendu, selon cette bonne vieille loi de Murphy, c’est là que se situe le « crux » de la voie. Toutes les conditions sont réunies pour jouer au Yo-Yo de l’ouvreur : Quelques mètres au-dessous  du  « crux », il se   dit : « Allez, j’y vais », une fois  dedans,  il  se  dit : « Mais, bon sang, pourquoi me suis-je fourré dans cette galère ? Qu’est-ce qui me prend de vouloir grimper avec des coinceurs? Les broches c’est tellement mieux ! ». Après ces réflexions, il redescend. De nouveau en sécurité, il regarde le passage honni et il remarque alors une prise cachée, il repart. Mais de nouveau dans le « crux », il ne la retrouve plus, alors il redescends, etc.

 

Benoit à l’ouverture de Jivaijivaipa

Le retour d’un pionnier.

Après 10 ans d’absence, je suis enfin de retour  à la falaise du sémaphore dans le secteur du bivouac au pied du mur de « macadam line»

Horreur: qu’est-ce qu’Il a fait?

Sans même m’en parler,  Il a pris sa brosse céleste et Il a frotté et nettoyé le mur de « Macadam line »;

Le mur n’est plus noir mais ocre.

A cause de Lui, va-t-on être obligé de changer le nom de la voie?  Macadam, tu parles! Ça ne colle plus! Il se prend pour un écolo! Plus de pollution, plus de noir!

Alex: « JC, eh, JC! »

Ah oui, je suis accompagné d’Alex qui vient pour la première fois au sémaphore. Il veut découvrir l’escalade sur coinceurs.

Alex: « cette ligne, elle est grimpable? »

Alex me montre du doigt « la ligne », celle qui immédiatement appelle  à l’escalade, celle que j’ai ouverte en premier dans le secteur, celle qui a subi une décoloration transcendantale.

Alex s’en fout, lui du changement.

moi: « Ouais, ça se grimpe ». Je ne rajoute pas : « d’ailleurs, c’est moi qui l’ai ouverte » parce qu’il paraît que je la ramène tout le temps.

Alex: « combien? » Il ne parle pas de tarif, vous l’aurez compris.

Moi: « 6a »

Alex: « bon alors je l’a fait ».

Moi, obligé de faire un peu le pédago: « euh, t’apprends peut-être à poser les coinceurs avant? ».

D’autant plus que, non seulement « macadam » est intégralement sur coinceurs mais  le relais aussi. J’ai pas envi de grimpeur en second en me posant des questions existentielles sur la qualité de son relais.

Après quelques grimpes à caractère pédagogique, Alex a grimpé « macadam line ».

Conclusion: peu importe la couleur, ce qui est vraiment excitant c’est la ligne ( bien entendu, il n’y a dans cet adage aucune allusion à caractère sexuelle).

« Macadam ligne » c’est un peu comme la « fissure Gobbi » à Mortain: Dieu l’a crée pour être grimpée.

 

Jean-Christophe dans Macadam line, 6a

En conclusion, plus besoin de traverser le « Channel » pour retrouver « the English way of climbing ». A la falaise du Sémaphore en Basse-Normandie, vous trouverez la même mer, le même rocher et la même nécessité d’avoir sur votre baudrier coinceurs et friends.

Enfin, si nous avons bien exploité une nouvelle falaise, je ne suis toujours pas certains que la photo correspondent à la falaise de Flamanville.

Qui sait ? Il y a peut-être quelque part une falaise inexplorée qui vous attend….

 

Alex dans la deuxième longueur de « Alto aesto » lors de l’ouverture

 

JC Laville

Tag(s) : #Escalade en Basse Normandie, #flamanville, #Histoire

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